Le Tirailleur Républicain

Résurrection de Bernanos par le chanoine du Latran...

 Un texte extrait du blog de Pierre Assouline...

Résurrection de Bernanos par le chanoine du Latran

                                                                         bernanos3yc1.1198345437.jpg L'autre jour donc, comme il venait de quitter Eurodisney pour le Vatican, et Mickey pour Benoît XVI, notre président fut fait chanoine d'honneur de Saint-Jean-de-Latran. Il n'était pas question d'arriver les mains vides à Rome. Aussi eut-il l'idée de lui offrir non Quelqu'un m'a dit de Carla Bruni mais de saines lectures : La Joie et L'Imposture de Georges Bernanos ainsi que de fortes pensées de l'ancien ministre de l'intérieur et des cultes Nicolas Sarkozy sur La République, les religions et l'espérance (éditions du Cerf). Le pape en fut très touché, d'autant que l'opus présidentiel était relié de cuir rouge et dédicacé. Mais avisant les deux volumes de Bernanos, que l'on suppose être également des éditions originales, rares et bibliophiliques (il ne va tout de même pas lui offrir des livres de poche !), le pape fit un commentaire au nouveau chanoine. Contre toute attente, il ne lui demanda pas de lui présenter Henri Salvador, lequel tirait sa révérence au même moment au Palais des congrès à Paris et dont les gazettes, pour nous dire son ancienneté dans la chanson, nous rappelaient qu'il avait joué avec Django Reinhardt et Ray Ventura et qu'il avait "connu Georges Bernanos" ! En vérité, Sa Sainteté lui a dit : "Merci mais je les ai déjà lus. En français. Dans la collection de la Pléiade." Evidemment ! L'édition de 1961 établie par Albert Béguin et préfacée par Gaétan Picon ! Comment le conseiller Henri Guaino a-t-il pu ignorer qu'un bernanosien distingué se devait de posséder ce volume dans sa bibliothèque ! En réalité, le président savait bien son attachement à l'esprit de Bernanos, mais la pensée de celui-ci lui fournissait quelques citations pour une chute vibrante à son discours :

L'avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l'avenir, on le fait […] L'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches […]. L'espérance est une vertu, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté ».

    Nicolas Sarkozy a été alors assez loin dans le registre de la repentance, plus loin en tout cas que ses prédecesseurs, puisqu'il a évoqué "les souffrances" suscitées par l'application de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat dans la France des lendemains de 1905. Ce n'est pas dans L'imposture (1927) ni dans La Joie (1929) qui lui fait suite (le diptyque ne faisait qu'un à l'origine sous le titre provisoire Les ténèbres). "Encore des histoires de prêtres !" dira Léon Daudet. Ces romans sur le thème du rachat par la communion des saints et la réversibilité des mérites, se déploient autour de la personne de l'abbé Cénabre (partiellement inspiré par l'abbé Brémond) orgueilleux amateur d'âmes fasciné par la sainteté, qui se croit imposteur parce qu'il continue à exercer son ministère alors qu'il a perdu la foi. Ce n'est pas le meilleur Bernanos, celui de Sous le soleil de Satan et des Grands cimetières sous la lune, des Enfants humiliés, du Journal d'un curé de campagne ou encore du Dialogue des Carmélites (son coup de foudre pour Drumont tel qu'il s'exprime dans La grande peur des bien-pensants (1931) est toujours aussi difficile à avaler, même si l'on veut se souvenir que l'ancien maurrassien est devenu péguyste peu après et que son attitude fut impeccable et ses textes "brésiliens" irréprochables pendant la guerre); si L'imposture et La Joie emportent moins l'enthousiasme, c'est en raison notamment de l'absolu qui domine les personnages et les tire vers un surnaturel et un invraisemblable auxquels il n'a pas habitué ses lecteurs.      Ces deux romans n'en sont pas moins des oeuvres puissantes, traversées par des visions troublantes. Elles s'organisent autour de conflits qui constituent la véritable structure dramatique du récit, et sont portées par le flux d'une écriture splendide qui doit sa force à ce qu'elle est habitée, comme à peu près tout ce qu'a signé cet immense écrivain très français qui n'a toujours pas retrouvé sa juste place dans notre panthéon des lettres, à l'issue de l'inévitable purgatoire qui suit une disparition (sauf pour Proust dont l'étoile n'a jamais cessé de monter). Si la France dans laquelle s'inscrit son aventure spirituelle semble datée, son inquiétude, elle, est toujours aussi actuelle. Longtemps après, Bernanos reste toujours aussi vertigineux et tellurique. Si Benoît XVI, Sarkozy et Salvador réussissent à le remettre au goût du jour, grâces leur seront rendues. ("Sa Sainteté Benoît XVI recevant à Rome un ami de Carla Bruni-Tedeschi", photo Reuter)



Article ajouté le 2007-12-23 , consulté 318 fois

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