Le Tirailleur Républicain

La Nation selon Ernest Renan

 

« Qu'est-ce qu'une nation ? » Selon Ernest Renan


Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs; l'autre est le consentement actuel; le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissement d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes; nous serons ce que vous êtes », est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques; voilà ce que l'on comprend malgré la diversité de race et de langue. Je disais tout l'heure : « avoir souffert ensemble »; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes; car ils imposent des devoirs; ils commandent l'effort commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait intangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de la vie. Oh ! Je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : « Tu m'appartiens, je te prends. » Une province, pour nous, ce sont ses habitants; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui ».

Ernest Renan, 1882.



Article ajouté le 2007-02-11 , consulté 361 fois

Commentaires


Aurel le 12/02/2007 à 15:02:35
Salut, penses-tu que l'Espagne est une "nation de nations", un Etat pluri-national? Ou encore, les communutautés autonomes d'Espagne la Catalogne, la Galice,le Pays basque... sont-elles des nations? ;-)
Le Tirailleur le 12/02/2007 à 17:54:07
Mummm bonne question.
Faut préciser tout dabord qu'il y a deux conceptions de la Nation contemporaine.
La 1ère, d'origine germanique s'appuie sur le peuple et sa culture, faisant la part belle à "l'ethnicité" et à la généalogie d'un peuple. En bref on appartient à une Nation par ses origines, son sang. On ne peut donc s'y agréger (d'où les déviations perverses et racistes du 20ème siècle...).
La 2de version, française, née de l'époque des Lumières et de la Révolution et mûrit sous la 3ème République. Ele conçoit la Nation comme une "communauté de destin", tout en accordant une place importante à l'Histoire (c'est le cas de Renan). En bref, on s'en fiche de l'origine, de la couleur, de la religion, la Nation c'est des gens qui veulent vivre ensemble sur un territoire donné.
Cette conception là, est pas vraiment populaire en dehors de la France, pourtant c'est la meilleure et la plus humaine.
Bon, pour ta question, je pense que les espagnols n'ont pas de conscience nationale, ni au sens germain, ni au sens français ( à part quand il faut jouer contre Zidane en huitième de finale de la Coupe du Monde). Tout juste une volonté de vivre "côté à côté" plûtot qu'ensemble. C'est dommage pour eux car cela réduirait considérablement les pb d'autonomies... . Donc ce n'est pas pour moi une "Nation de nations". C'est sévère mais la Nation espagnole n'existe pas réelement pour moi.
Je pense également que le terme "Etat pluri-national" n'est pas approprié, tout simplement parce qu'il n'y a pas de différences assez grandes entre les galiciens et les andalous, selon moi (j'irai presque jusqu'à dire les Portugais...mais c'est trivial...), la culture méditerranéenne et ibérique est commune à tous là bas, il n'y a pas véritablement "d'éléments diviseurs". L'exemple actuel d'Etat plurinational serait Israel ou bien l'Iraq, voire la Chine qui "administre" de nombreuses nations plus ou moins consentantes..., c'était le cas de la Yougoslavie de Tito.
Par contre, je conçois tout à fait l'existence d'une Nation Basque ou Galicienne, ou Catalane (mai pas vraiment d'une Castillane par exemple). Pourquoi ? Parce que dans ces Autonomias là, on peut définir la Nation aussi bien par l'existence d'un peuple qui se reconnaît et s'approprie un passé commun, mais aussi et surtout des gens qui veulent vivre ensemble et construire ensemble un avenir à l'intérieur d'un territoire précis (qui est leur Autonomie), et qui peut passer jusqu'à l'exclusion et la stigmatisation de l"autre"(les étrangers à l'Autonomie) qui est vu soit comme un boulet soit comme un rapace. Entiendes ?
Le problème c'est qu'il se produit une balkanisation des Etats sous la forme d'un nationalisme simpliste renaissant, on oublie l'intérêt supérieur de l'Etat, on morcelle, on divise pour mieux régner... . Si l'on a pu penser à la chute de Franco que l'Espagne (comme l'Italie et l'Allemagne en moins pire après 45) se servirait des discriminations subient de 1939 à 1975 pour bâtir une société unie autours des valeurs de la démocratie, et donc une Nation espagnole unie, on est forcé de constater que cette utopie est actuelement mise au placard pour longtemps, chacun préférant érriger des barrières au lieu de construire des ponts!!!
Disculpe, j'ai pas pu faire moins long.
Aurel le 12/02/2007 à 22:15:46
Merci merci, ce n'est pas trop long du tout!
Dit moi pr les définitions que tu donnes au début, tu aurais la source officielle (référence d'un livre...) car j'en parle dans l'introduction de mon mémoire et ça pourrait mettre utile.
Sinon, je suis d'accord sur le fait que la Galice, la Catalogne ... sont des nations. Mais le Royaume d'Espagne n'est-il pas un Etat, comme la France?! Je pense que oui et que de ce fait il serait possible de parler d'un Etat plurinational, à moins que les Etats Unis ne soient pas un Etat plurinational?
Ah... c un peu compliqué... ou s'est moi qui suis à côté de la plaque! Je pense qu'il existe un Etat et un nation espagnole mais elle a été victime de la dictature franquiste et ses emblêmes sont donc assimilé à la droite (extrême) et donc naturellement mal vue. L'Espagne est un pays décentralisé, autant qu'un Etat fédéral (seul la terminologie est différente, en Espagne ce n'est pas un système d'Etat mais de "comunidades autonomas" qui bénéficient chacune d'elles d'un statut modifiable et dont les libertés données ne sont pas égales entre elles). ... je ne sais pas si tu me suis... mais c'est un débat très intéressant et j'invite tout le monde à y participer!
Tout ça pour dire que le souvenir de la dictature est encore trop présent malgré ce que l'on peut penser. L'unité espagnole est assimilée à la période franquiste, l'Espagne des autonomies à la transition et la démocratie. Vivre ensemble et construire ensemble" c'est au point sur lequel J. Ortega y Gasset avait déjà fait allusion (españa invertebrada), il manque en Espagne le désir de contruire un présent, un futur ensemble (l'Espagne Unie), et cela s'est agraver avec la dictature de Franco.
Voili voila... j'espère ne pas avoir glissé de bétises..(Je déteste me relire)

Le Tirailleur le 14/02/2007 à 21:24:56
Bon je reprends la plume tout énervé car ce que je me suis cassé le popotin a écrire tout à l'heure c'esteffacé à cause d'un pb de connexion, joder.!!!
Alors, pour les définitions, je n'ai pas utilisé de bouquins en particulier. Tu retrouve la définition française à 80% comme celle que j'ai exposé dans les dico. Sinon tu peux feuilleté "Comment se fait l'Histoire" aux éditions Repères. C'est un ouvrage historiographique qui contient un intéressant et sythétique chapitre sur la Nation. Je te conseille également de feuilleté des ouvrages du socio-historien Gérard Noiriel, spécialiste des liens entre Etats, Nation et Immigration. Je te recommande un petit ouvrage universitaire que j'ai depuis peu, je l'ai juste regardé pour pas mal de choses sur le concept de Nation...et cela à l'air assez acceccible. Il s'agit de "Population, immigration et identité nationale en France au XIX°XX°siècle".
Ensuite, pour moi, les EU ne sont pas un Etat plurinational. En effet, s'il existe plein de "nations" ou communautées, elles sont profondément unies et soudées par cet espèce de cimment américain du patriotisme qui passe au dessus des "racines" des uns et des autres (ils ont donc au moins un truc de bien ces ricains).
Je ne peux pas dire que l'Espagne soit un Etat plurinationale, c'est ma pensée, mais demande à Phillipe Bidart et il te répondra sans doute que Oui... .
Le truc c'est qu'il n'existe pas d'Etat-Nation en Espagne. Ce concept est apparu au XVI°, des philosophes voulaient étuddier les rapports entre Pouvoir, Etats, Représentation, Légitimité. Ensuite il a prit son essor durant la Révolution, l'Etat se confondant avec la Nation = le Peuple entier. Auparavant, si l'Etat en tant que tel était apparu aussi au XVI°, c'était le Roi et non pas la Nation qui l'incarnait.
Tu as tout à fait raison pour le franquisme, je n'y avait pas songé. C'est dommage que en réaction à un nationalisme passé (Franco), les espagnols en soient à promouvoir une autre sorte de nationalisme (régionalisme). La faute à qui ? ^
C'est bizare, si l'on compare ce pays à l'Allemagne. Tous les deux ont des raisons historiques d'être divisés actuelement (multitudes d'Etats princiers en All, et Royaumes issus de la Reconquista en Espagne), mais il existe un sentiment d'appartenance fort en Allemagne!?!
Peut-être est-ce la faute à la Royauté ??? C'est un élément fédérateur, certes, mais autour de personnalités, pas d'une entité abstraite comme la "Nation". C'est d'ailleurs aux EU et en France que s'est développé ce concept...juste après (ou pendant) la chute de leurs monarchies ! Aussi peut-on emmettre l'hypothèse que la victoire de Franco en 39 a été le pas vers la création d'un Etat-Nation à la française, mais que la mort du franquisme et surtout le souvenir de son aspect dictatorial et violent a sonné le glas de cette idée de la "Nation espagnole" ? Il y a peut-être une certaine peur inconsciante envers l'existance d'un "Etat central" qui rappelerait de mauvais souvenirs ??? C'est compréhensible, mais actuelement cela amène a faire n'importe quoi !
Cela serait pas mal qu'un prof d'espagnol prenne position...non ?
Aurel le 24/02/2007 à 17:26:52
Merci, je relirai tout ça attentivement quand je retoucherai à l'introduction, mais j'irai déjà jeter un coup d'oeil aux bouquins.
Sinon je suis tout à fait d'accord, UN professeur d'espagnol devrait nous faire part de son opinion sur le sujet!!!
Bises à bientôt (trop épuisant un master 2)
Le Tirailleur le 27/02/2007 à 12:07:30
Ben oui, mais ce prof d'espagnol dort un peu trop je trouve, c'est dommmage, peut-être que c'est la dernière défaite du PSG qui l'a asommé ???
Sinon, pour poursuivre mon obcession du moment, tu as d'autres ouvrages très intéressant sur le concept de Nation.
A savoir : "La création des identités nationales" de Anne-Marie Thiesse au Point Seuil Histoire sur l'Europe des 18 et 19ème siècle. Je crois pas qu'il y est des choses sur l'Espagne, mais il a l'air très bien.
"L'imaginaire natinal" de Benedict Anderson, sous la forme d'un essai au éditions La découverte (j'adore cette édition). Peut-être un poil trop compliqué, mais on sais jamais.
Ensuite 2 livre-mémo:
Le 1er "La question nationale au 19°" de patrick Cabanel aux édition Repère. C'est un pti livre pour les étudiants qui regroupe tout ce que l'on doit savoir sur la Nation. Je te le conseille fortement car il est moins long que les autres.
Le 2d, "Nations et nationalismes 19° et 20° siècle", un peu plus général aux édition Synthèse Histoire. Dans le même genre que le précédent, mais surtout il y a des infos sur l'Espagne p.80/81. Je ne l'ai pas lu (je l'ai acheté hier...) mais il a l'air bien et peut te donner des pistes.!?
Voilou
Je crois bien que si je reprends les études, je ferai bien un master et un thèse sur ces sujets là mafois...
En attedant je vais profiter des vacances pour dormir un peu !
joder !
Au fait c'est quoi l'intitulé de ton Master ???
Aurel le 14/05/2007 à 12:37:43
Le processus de paix au Pays basque (mars-décembre 2006).
Ah quel beau mémoire, je dois le rendre le 21 mai, là j'effectue les dernières corrections.... y estoy harta!!!!!!!!!!!!

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