Le Tirailleur Républicain

"99 francs"

 

« J'ai dégueulé mes douze cafés dans les toilettes de Madone International puis je me suis tapé un trait pour me remettre d'aplomb. Je me suis aspergé le visage d'eau glacée avant de retourner en réunion. Pas étonnant qu'aucun créatifs ne veuille travailler pour Madone. On n'y boit pas du petit-lait. Mais j'avais d'autres scénarios en réserves : je leur ai proposé un pastiche de Drôles de dames avec trois jolies femmes qui gambadent en braquant leurs pistolets vers la caméra sur une musique soul des années 70; elles arrêtent des malfaiteurs en leur récitant des poèmes de Baudelaire (prise de judo, coups de pied kung-fu, roulades et cabriole à l'appui); l'une d'elle regarde alors l'objectif tout en tordant le bras d'un pauvre gangster qui gémit de douleur; elle s'écrie :

_ Nous n'aurions pas pu réaliser cette arrestation sans Maigrelette 0% aux fruits. Pour être en forme physique et mentale!

Cette proposition n'a pas plus été couronnée de succès que les suivantes : une parodie de film hindou structuraliste, des James Bond Girls chez le psychanalyste, un remake de Wonderwoman par Jean-Luc Godard, une conférence de Julia Kristera filmée par David Hamilton...

L'idiot du village global poursuivait sa diatribe contre l'humour :

_ Vous les créas, vous vous prenez pour des artistes, vous ne pense qu'à gagner des prix à Cannes, moi j'ai des comptes à rendre, je suis en GO/NO GO sur ce truc-là, il faut déstocker en linéaire, on a des impératifs, vos comprenez, Octave, vous m'êtes très sympathique, vos blagues me font marrer, mais moi je ne suis pas la ménagère de moins de cinquante ans, on travaille sur un marché, il faut faire abstraction de notre propre jugement et s'adapter à notre cible, penser à la tête de gondole de Vesoul...

_Venise, ai-je rétorqué. Laissez les gondoles à Venise.

Le proctérien n'a pas ri. Il a embrayé sur une apologie des test. Ses sous-fifres cravatés continuaient de gribouiller sur leurs blocs-notes.

On a réuni vingt acheteuses et elles n'ont rien capté à vos délires : elles n e nous ont rien restitué. Ce qu'elles veulent, c'est de l'info, qu'on leur montre le produit et le prix, point barre. Et puis il est où mon key visual, là-dedans ? Vos idées créatives, c'est bien joli, mais moi, je suis un lessivier, j'ai besoin de quelque chose de déclinable en PLV ! Et comment je fais ma pub sur Internet ? Les Américains sont déjà en train d'inventer le « spam », c'est à dire l'envoi de promos par e-mail et vous, vous raisonnez encore cmme au Xxème siècle ! Vous ne me la ferez pas ! J'ai fait l'école de la déterge, moi! Le terrain, y a que ça de vrai ! Alors je suis prêt à acheter quelque chose d'étonnant mais en tenant compte de nos contrainte !

J'ai fait le maximum pour garder mon calme :

_ Monsieur, permettez-moi de vous poser une question : comment voulez-vous étonner vos consommatrices si vous leur demandez leur avis auparavant ? Est-ce que par hasard vous demandez à votre femme de choisir la surprise que vous allez lui faire pour son anniversaire ?

_ Ma femme déteste les surprises.

_ C'est pour ça qu'elle vous a épousé ?

Jean-François a été pris d'une quinte de toux. J'avais beau sourire poliment à Duler, je ne pouvais m'empêcher de songer à cette phrase d'Adolf Hitler : « Si vous désire la sympathie des masses, vous devez leur dire les choses les plus stupides et les plus crues. » Ce mépris, cette haine du peuple considéré comme une entité vague... Parfois, j'ai l'impression que, pour obliger les consommateurs à bouffer leurs produits, les industriels seraient presque prêts à ressortir les wagons à bestiaux. Puis-he hasardez trois autres citation ? «Ce que nous recherchons, ce n'est pas la vérité, c'est l'effet produit. » « La propagande cesse d'être efficace à l'instant où sa présence devient visible. » «  Plus un mensonge est gros, plus il passe. » Elles sont de Joseph Goebbels encore lui.)

Alferd Duler poursuivait sa diatribe :

_ On a un objectif qui est de fourguer 12000 tones cette année. Vos filles qui courent sur la plage en parlant philo, c'est trop intello, c'est bien pour le Café de Flore, mais la consommatrice lambda elle y pigera que dalle ! Quand à citer Ecce Homo, moi je sais de quoi il s'agit, mais pour le grand public, ça risque de faire un peu pédé ! Non, franchement, il faut me retravailler tout ça. Je suis désolé. Vous savez, chez Procter on a un dicton : « Ne prenez pas les gens pour des cons, mais n'oubliez jamais qu'ils le sont. »



Article ajouté le 2008-12-24 , consulté 101 fois

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